Depuis Dream City 2017, M.Gnaoui dévoile les petites et les grandes lignes du 9 avril, du petit au grand, du micro au macro, du visible à l’invisible, du non-dit au trop dit, dans “0904” rien ne se perd tout se mute, s’adapte et survie. Surtout la mémoire. C’est en rencontrant les ex prisonniers du 9 Avril et en développant les carnets de l’installation 0904 avec ces derniers, que l’artiste Malek a rencontré L. Lors de la sortie de résidence de l’artiste en Avril 2019 nous avons découvert le récit de L. Du haut de ses “presque” 69 ans, l’ex prisonnier du 9 Avril qu’on appellera L, a bien voulu partager avec nous son expérience avec l’artiste Malek Gnaoui et plus encore. L est habitué à Dar Bach Hamba, ce n’est pas la première fois qu’il y vient, à vrai dire, il a ses habitudes: il monte en haut, se met sur une chaise en attendant que Malek arrive. Il a travaillé avec M.Gnaoui sur l’installation 0904, en voulant bien partagé avec ce dernier son expérience dans la prison du 9 Avril à la fin des années 80. Cette fois, il est venu pour nous. Chemise bleue à rayures jaunes, un sac contenant ses mots fléchés et son paquet de cigarettes Oris. Il a la dégaine d’un vieil aventurier dont le passé est rempli d’histoires, de personnages et de ses études à la Sorbonne. L, c’est un escroc comme on voudrait les écrire, c’est le coup de trop qu’il l’a mené entre les murs de la prison du 9 Avril.

Quand on a découvert votre carnet à la sortie de résidence de 0904 on avait l’ impression de lire un livre non abouti, est-ce le cas?

Pas du tout, il allume sa cigarette, ce n’était pas un livre. Je voulais aider l’artiste dans son œuvre. Ça n’a pas été facile de replonger dans cette histoire, car je suis au crépuscule de ma vie et la situation actuelle ne me plaît pas. C’est une rétrospective sur ma vie, et enfin de compte il vaut mieux ça que de subir les aléas de cette vie, mets entre guillemets “ de merde”, insiste-t-il.

L répond à toutes les questions en français, parfois il s’arrête pour trouver le mot qu’il faut, le mot juste. Il se frotte le front pour se rappeler d’un nom, d’une date, d’une région ou d’un adjectif. Il vérifie chaque mot retranscrit sur la page blanche, et prend le stylo en otage s’il n’a pas envie de partager l’information.

Dans les écrits que vous avez produit sur le 9 avril, vous vous êtes attardé sur les détails, d’où vous vient ce sens de l’observation?

De Nana, ma grand-mère, elle faisait de la broderie, elle était méticuleuse et mon oncle était artiste peintre. C’est d’eux que j’ai attrapé ça.

Pourquoi avez-vous accepté de partager votre expérience avec M. Ganoui?

Je me dis que mon témoignage est important pour l’Histoire, de plus j’ai un rapport cordial avec Malek, c’est une manière de lui renvoyer l’ascenseur. Il a été courtois et compréhensif, il n’y a que les artistes qui peuvent l’être. Silence. Je n’ai personne à qui léguer toutes ces histoires. L a une admiration profonde pour ceux qui osent défier l’autorité et les gouvernants. À la question; “ Pourquoi les admirez-vous?” il répond: “ Je les admire, car je suis faible, je me suis projeté dans ces personnages.” Il parle de l’OLP( organisation de libération palestinienne) ,des soirées au Casino de Hammam Lif et de l’ hôtel Salwa. Il se rappelle des verres de cognac et du pistolet de son ami au restaurant la Sirène.

Est-ce pour ça que vous avez fait ce qui vous a mené en prison? Pour être comme ceux que vous admirez?

J’ai eu du plaisir à le faire. Mais en général, j’aimerai renaître pour faire les choses différemment, en tout cas je ne ferais pas les même erreurs.

Et l’après prison?

Il y a deux chemins. Soit tu réintégre la société, soit tu deviens un marginal. La prison est une punition, elle n’aspire pas à devenir quelqu’un de meilleur. Elle nourrit la rancune envers l’entourage et la famille. Il se frotte le front et continue, Durant 2 ans, 3 jours et 3 heures, je n’ai eu que deux visites: mon frère aîné et mon ex épouse. Mon frère avait sa vie, je ne peux pas le blâmer, mon ex épouse, elle, elle s’en foutait. Je suis déçu par 90% des gens qui m’entourent, je vis l’effet du boomerang car j’ai déjà déçu, je vie le revers de la médaille. Le monde a changé, je vis au jour le jour. Je m’en fou de ce qui se passe. Je dois jouir du temps qu’il me reste.

Croyez-vous en la justice?

La justice ne peut pas être humaine, elle n’a d’ailleurs jamais existé. Ce qui existe c’est les rapports. Il fait trop chaud, on peut ouvrir les fenêtres ? La brise entre dans la pièce, elle emporte la fumée de sa cigarette aussi fine que ses bras grignotés par le temps, la fatigue, et la lassitude. Il continue. On fait que se renvoyer des ascenseurs. Pas que dans notre pays, c’est partout pareil.

Voulez-vous dire quelque chose pour conclure l’entretien?

Je n’ai rien à dire pour conclure. Enfin, pour l’instant.

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